Jardin du château de la Reine de cœur – Pays des Merveilles
« Alice ! Pourrions-nous reprendre cette partie de croquet ?
- Je l’aimerais beaucoup, Votre Majesté, mais il semblerait que ce maudit flamant rose ne soit pas du même avis…
- Eh bien, faites-lui donc trancher la tête !
- Mais enfin, Votre Majesté, si je lui fais couper la tête, je ne pourrai plus jouer !
- Il y en a d’autres ! Je perd patience ; occupez-vous de cette chose ou ce sera vous qui perdrez la tête !
- Bon, très bien… »
Alice poussa un soupir résigné et saisit son étrange maillet par le cou, le traînant derrière elle malgré ses cris indignés. Elle n’avait pas la moindre envie de le condamner à mort ; après tout, il n’avait rien demandé à personne, et puis il était déjà bien assez maltraité comme ça. Mais elle n’avait pas le choix ; elle savait parfaitement que sa royale mère n’hésiterait pas une seconde à lui faire subir le même sort, dans l’unique but de prouver son autorité. Elle évita de le regarder, et s’approcha du bourreau, qui attrapa violemment l’animal et plaqua son cou sur une énorme pierre. Celui-ci ne se laissa pas faire et tenta de s’envoler ; le bourreau le rattrapa et demanda à la jeune fille, qui avait assisté à toute la scène, de tenir le flamant rose pendant qu’il exécuterait sa tâche. Elle ravala un cri de dégoût et obéit à l’homme. Il souleva sa hache au-dessus de sa tête ; Alice inspira un grand coup et ferma les yeux, incapable de voir ce massacre. Lorsqu’elle les rouvrit, le cou de l’animal était séparé en deux, juste sous ses yeux, et de grosses gouttes de sang tachaient son tablier. Elle se leva, blême, et s’éloigna du corps pour rejoindre la Reine. Elle saisit un autre maillet et recommença à jouer, comme si rien ne s’était passé.
***
Lorsque la partie s’acheva enfin, trois heures plus tard, Alice s’assit sur le sol, épuisée. Évidemment, la Reine de cœur avait gagné la partie, puisque ses sujets la craignaient bien trop pour l’accuser de tricherie. Elle décida ensuite qu’il était l’heure de goûter les tartes que la cuisinière lui avait préparées ; et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le jardin fut vide. Enfin, presque ; la jeune princesse était toujours là, effondrée, à pleurer. Elle ne savait même pas d’où sortaient ces larmes. Elle n’était pas censée être triste. Pas quand même pour… Un animal ?!
« Ça ne va pas ? »
Alice releva la tête. Une fille la regardait de ses grands yeux verts, intrigués. Elle semblait avoir le même âge qu’elle, avait les cheveux noirs et portait une robe bleu ciel, un bandeau assorti, de longues chaussettes blanches et des ballerines noires.
« Qui es-tu ? Je ne t’ai jamais vue dans le château.
- C’est normal, je n’y habite pas.
- Alors tu ne devrais pas être ici. Tu n’en as même pas le droit.
- Je t’ai entendue pleurer.
- C’est impossible, puisque je suis au milieu du jardin et que tu étais censée te trouver à l’extérieur de celui-ci. Les sons n’ont pas pu parvenir jusqu’à toi.
- J’entends mieux que la plupart des gens.
- Tu as de la chance, alors.
- Oui.
- Tu ne m’as pas dit qui tu étais.
- Je m’appelle June. Et toi ?
- Alice.
- Que fais-tu dans ce château ?
- J’y habite.
- Es-tu l’un des sujets de la Reine de cœur ?
- Non. Je suis sa fille. »
A ces mots, June, qui s’était assise à côté d’Alice, se leva et recula de quelques pas, une expression d’horreur sur le visage.
« Oh, attends ! Je ne suis pas comme elle, si c’est ce qui t’effraye.
- Non, ce n’est pas ça. Tu vas lui dire que je suis entrée dans le château et elle me fera couper la tête. »
Elle se retourna et commença à courir. Alice se leva à son tour et la suivit.
« Mais non ! Attends ! »
June n’entendit pas – ou ne voulut pas entendre – et continua sa course. Elle sortit du jardin pour s’enfoncer dans une forêt sombre ; Alice fit de même quelques secondes plus tard.
Salon du château de la Reine de cœur – Pays des Merveilles
« Où est Alice ?
- Pardon ?
- Vous avez très bien entendu. Où est Alice ?
- Alice ? Eh bien… N’est-elle pas avec Marianne ?
- Dans ce cas, où est Marianne ?
- Je l’ai croisée à l’entrée du salon, en grande discussion avec l’un de vos valets.
- Dites-lui de venir immédiatement.
- A qui ?
- A Alice, sombre imbécile ! »
Le roi ne releva pas cette dernière insulte et partit à la recherche de sa fille, se frayant un chemin parmi les sujets qui avaient envahi chaque pièce du château.
Forêt du chat de Chester – Pays des Merveilles
Alice n’était jamais entrée dans cette forêt. A vrai dire, elle n’était jamais sortie du château, puisqu’elle n’en avait jamais eu ni la nécessité, ni l’occasion. Elle se trouva donc fort dépourvue lorsque, s’arrêtant à un croisement entre deux chemins, elle éprouva pour la première fois la sensation d’être perdue. C’était d’ailleurs la première fois qu’elle voyait un croisement ; chez la Reine, tout était simple. Un couloir, des portes ; sur chacune d’entre elle se trouvait un gros écriteau qui nommait la pièce que l’on pourrait trouver en ouvrant la porte. Bien qu’ayant une grosse tête, la Reine ne parvenait pas à retenir tous ces noms. Mais ici, il n’y avait aucun panneau qui indiquait la direction à prendre ; et, de toute manière, la jeune fille n’aurait pas été bien aidée si ç’avait été le cas, puisqu’elle ne savait pas quelle direction June aurait bien pu prendre. Elle s’assit sur une pierre pour réfléchir. Elle pouvait essayer un chemin pendant quelques mètres, et s’il ne le menait pas à son amie, elle reviendrait sur ses pas et essayerait l’autre. Mais si aucun des deux n’était le bon ? Elle se trouverait bien embêtée. Et puis elle oublierait quel était le chemin d’où elle venait, et elle ne pourrait plus retourner sur ses pas. C’était gênant, d’autant plus qu’elle avait faim. Avant qu’elle n’eut le temps de se mettre à pleurer, son siège se mit à trembler ; elle se leva précipitamment pour voir quatre pattes sortir de celui-ci, qui s’enfonça tranquillement entre les arbres. Elle n’eut pas peur ; ce genre de choses arrivait régulièrement au jardin. Et puis elle était bien trop préoccupée par son sort. De grosses larmes commencèrent à rouler sur ses joues.
« Oh mon Dieu, mais qu’est-ce que je vais devenir ?
- Demande-toi d’abord qui tu es, avant de te demander ce que tu vas devenir.
- Qui a parlé ?
- C’est moi.
- Mais qui, moi ?
- Lève un peu la tête. »
Alice s’exécuta. Son regard fut attiré par une branche d’arbre ; quelques centimètres au-dessus de celle-ci se dessinait un sourire. Il fut bientôt rejoint par deux yeux jaunâtres, une paire de moustaches, un nez triangulaires, deux oreilles, un corps, quatre pattes et une queue. C’était un chat, un chat bleu.
« Qui es-tu ?
- La question est : qui es-tu, toi ? Il faut te la poser si tu veux savoir ce que tu seras.
- Oh, mais je sais très bien qui je suis. Je m’appelle Alice.
- Alice ? La fameuse Alice, la fille de la Reine de Cœur ?
- Oui.
- Qu’on lui coupe la tête ! »
Le chat retira à ce instant sa tête de son corps, avec ses pattes.
« Oh je vous en prie ! Si elle vous entendait !
- Elle ne sort jamais du château.
- Oui, vous avez raison.
- Le chat de Chester a toujours raison.
- C’est donc votre nom ?
- Mon nom n’a pas d’importance. Puis-je t’aider ?
- Oh eh bien… J’aimerais retrouver mon amie.
- Tu n’as qu’à la chercher.
- J’aimerais bien, mais je ne sais pas dans quelle direction elle est allée.
- Dans ce cas, comment veux-tu la retrouver si tu ne sais pas où elle est ?
- C’est justement pour cette raison que je la cherche. Est-ce que tu l’as vue ?
- Ça dépend. A quoi ressemble-t-elle ?
- Elle a les cheveux noirs, et elle porte une robe bleue.
- J’ai vu une fille qui ressemblait à cela…
- C’est vrai ?
- … Elle rôdait près du château.
- Oh, mais je le sais ! Mais après ?
- Je crois qu’elle est allée chez le chapelier toqué.
- Mais je n’ai pas la moindre envie d’aller chez un fou…
- Tu n’as pas le choix.
- Ah bon ?
- Tout le monde est fou ici. Le chapelier, moi, et toi aussi !
- Je ne suis pas folle !
- Tu ne serais pas ici si tu n’étais pas folle !
- C’est faux ! »
Le chat commença à disparaître, souriant toujours de toutes ses dents.
« Attends !
- Oui ?
- Où habite le chapelier, s’il te plaît ?
- Essaye le chemin de droite. »
Il disparut totalement avant même de terminer sa phrase. « Quelle impolitesse », songea Alice. « On ne disparaît pas en parlant aux gens. »
Elle soupira, puis s’engagea dans le chemin de droite.